Un livre de Michela Marzano

 

 

Michela Marzano est philosophe, rattachée au Centre de recherche Sens, éthique, société (CERSES) de l'Institut de recherche sur les sociétés contemporaines (Iresco). Elle s'intéresse à l'évaluation morale des structures normatives et juridiques à l'égard du corps ainsi qu'à l'analyse des enjeux de normes et de valeurs dans l'action, et à l'interaction sociale des pratiques qui entourent aujourd'hui le corps.

Recherches et travaux sur le site du CERSES. www.iresco.fr/

La citation d'exergue, tirée d'Amers de Saint-John Perse1 donne d'emblée la tonalité du livre : il y sera question d'amour, essentiellement, pour ne pas dire exclusivement. Ce qui, nous le verrons, s'accommode très bien de ce qu'on nomme l'érotisme. Ainsi, même « la licence aux jeux du corps » s'y rapportera et y puisera sa déraison d'être, « offrande et faveur d'être ! », écrivait le poète.

Mais alors quid de la pornographie ? Exit puisque le pari de Michela Marzano est de la désancrer du désir qui fait le fond mystérieux de la vie humaine. En traquant la pornographie, en démontant les mécanismes et les conduites qui « dépouillent l'individu de toute subjectivité » (p. 11), Michela Marzano congédie la pornographie autrement que par le biais d'une condamnation morale. Si elle opte pour une perspective éthique et relève toutes les hypocrisies (quête de pouvoir, voyeurisme, intérêts financiers) et tout le cortège des grands et petits profits que sert la pornographie, Michela Marzano dénonce surtout la principale de ses perversions : non pas tant d'asservir que de le faire au prétexte de contribuer à la libération des mœurs, à l'émancipation des hommes et des femmes par rapport à la loi régissant le désir. Bref de prétendre travailler à leur bonheur lors même qu'elle s'emploie à leur en barrer un des plus précieux et des plus fragiles accès.

Structurée comme un relais sophistiqué du mensonge dont s'alimente toute forme de pouvoir, la pornographie peut être interprétée aussi comme une prétention insidieuse à un savoir, à « un savoir du plaisir, un plaisir du savoir, un savoir-plaisir » comme disait Foucault dont Michela Marzano se revendique. Certes, c'est la pornographie qui épuise le désir, et la thèse émancipatrice qui tend à soutenir l'inverse soulève d'insurmontables difficultés. Mais en retour, c'est de cet épuisement même que la pornographie pâtit, du moins si l'on accepte de se placer du point de vue éthique. En effet, si la pornographie consiste vraiment à nier la subjectivité, comme le soutient l'auteur, si elle déconstruit et parcellise le corps jusqu'à sa disparition, au point de tarir définitivement la source du désir, alors la pornographie annihile aussi toutes les catégories humaines dont l'homme s'est jusqu'alors servi pour prendre ses principaux repères éthiques et conduire son existence au sein d'un monde où règne l'échange économique et linguistique, la relation duelle et plurielle : « Le moi et l'autre, le masculin et le féminin, la liberté et la contrainte... » (p. 13). Mais qu'est-ce donc que la pornographie ? Est-elle seulement définissable ? À l'heure où prolifèrent tous ses relais médiatiques, et où ce qui choquait hier passe aujourd'hui pour une imagerie d'Épinal, comment saisir une quelconque spécificité de la pornographie et la distinguer des termes voisins qu'on lui associe pour mieux les lui opposer : « érotisme, érotique » ?

L'analyse de Marzano s'arc-boute constamment sur la problématisation différentielle du désir et du besoin : la pornographie vise essentiellement à achever le premier pour surdéterminer le second. Mais cette tentative de brouillage, elle l'effectue en sachant qu'on en finit jamais avec le désir, qu'il y faut de grands moyens, définitifs. Surtout, elle sait que cela prendra du temps : le désir ne s'éradique pas, il s'use, il s'épuise ; d'où cette invention d'une machine de machines (une industrie) à fabriquer l'insatiable, l'intenable et l'inépuisable. La négativité de la pornographie est déjà tout entière dans cette entreprise infernale de poursuite d'un désir qui recommence de s'arrêter, qui se relance d'être soi-disant comblé. La pornographie est ce malheur de ne pas pouvoir s'arrêter, ou plutôt celui de ne pas pouvoir « suspendre », de toujours récidiver. La pornographie n'est pas tant marquée par la jouissance que par son absence, et même par son impossibilité, dans la mesure où elle ne veut surtout pas que ça s'arrête. Michela Marzano relève bien les signes les plus explicites de cette fuite en avant : la surenchère permanente, la surexposition, le défi, la performance au détriment de l'événement. Plusieurs éléments sont alors décisifs pour marquer ce qui distingue le pornographique de l'érotique : lorsque l'éros est marqué de distance et d'abandon en même temps que tendu de mouvements qui reculent, se reprennent, basculent pour finir par s'apaiser et se stabiliser, le porno propose une vision d'abattoir brutale et définitive, sans appel ni justice, le spectacle « de morceaux de viande » qui s'étalent et s'échangent à l'infini. (p. 28). Du reste, le corps pornographique n'est plus érogène : parcellisé, il a perdu l'unité désirante qui lui permet de synthétiser les représentations et les sensations, et de les éprouver intimement comme siennes, d'en jouir. Le paradoxe serait que la pornographie use d'une débauche de moyens (la plupart du temps fort mal maîtrisés2) pour finalement échouer à faire voir et sentir ce que le désir doit permettre. Une analyse comparée de textes ou de films érotiques et pornographiques illustre bien l'écart qui se creuse entre la pornographie et l'érotisme (L'Amant de Lady Chatterley contre L'Esclave Blanche, Le Dernier Tango à Paris versus Gorge Profonde, etc.).

Dans le porno, on supprime tout mystère, on sursature l'atmosphère jusqu'à son point irrespirable et nauséabond d'obscénités. La quête est celle d'un tout impossible qui s'autorise toute violence et conduit possiblement au totalitarisme. La pornographie réduit l'essence même de l'homme à son expression la plus limitée, à celle de la chair ou plutôt de la viande. Là encore un film comme Salo ou les 120 journées de Sodome de Pasolini peut être convoqué comme expérience cinématographique limite, à la frontière des genres, film qui, sans être le moins du monde partie prenante du despotisme, vient dévoiler comment la nature véritable de la pornographie est d'être un ordre implacable, une pornocratie. La pornographie constitue l'organisation économique, politique et anesthétique d'une totale dénégation de l'importance physique, mentale et esthétique du sexuel. Pour Michela Marzano, la pornographie c'est le renoncement à une rencontre. Réduit à un amas d'organes et de fonctions, sans la moindre subjectivité, réduit aussi à la seule passivité, autrui n'est plus autrui. C'est en même temps sa mort et la fin de toute liberté, « mourir à la vie, mourir au désir, mourir à la pensée ».

Le livre doit aussi beaucoup à Georges Bataille dont il se revendique. Il n'en exploite pas tant la thèse de la consubstantialité d'Éros et de Thanatos, pas plus la célèbre et outrageuse notion de « dépense », que celle de la nécessité de maintenir l'interdit (dissocié clairement des interdictions) pour donner une chance au désir de ne pas devenir absurde, pour lui garder du sens (thèse du désir comme seul véritable garant de l'érotisme). Mais c'est peut-être encore davantage chez La Boétie et chez Foucault que l'auteur puise son inspiration la plus constante et la plus intense : la pornographie constitue comme un des modes d'être, révisé et réactualisé, des conditions de possibilités contemporaines de la servitude volontaire.

 

Toute la seconde partie du livre analyse les processus par lesquels la pornographie parvient à placer en totale dépendance, au sens de l'addiction qu'étudient psychologie et psychanalyse, mais aussi à placer en inadéquation totale avec autrui, au sens du renoncement à être soi-même comme un autre, d'un oubli de son propre visage et de tout ce qui dans le visage de l'autre nous intime de ne pas le tuer. L'influence de Lévinas est décisive dans cette partie du livre où la problématisation esthétique se retrouve étayée et redoublée par l'ampleur du désastre éthique que contribue à propager la pornographie. Mensonges, duperies, rêves et désillusions, pornocratie et porno-économie, viol et violence. et surtout, au bout de cette nuit, qui est la plus longue et la plus insidieuse des guerres faite au désir (parce que faite en son nom même), une forme inédite d'aliénation. La descente dans l'esclavage racontée dans Histoire d'Ô donne lieu à un rapprochement avec la négation de toute altérité opérée par les SS, et de leur but ultime d'amener les victimes ainsi dévisagées et dépersonnalisées à ne plus pouvoir chercher, en regardant leurs bourreaux, le moindre signe d'une quelconque humanité. Par son refus de l'intime, par le fait qu'elle renonce à toute intériorité, la pornographie dénie finalement tout secret. Son idéal est un idéal de transparence totale, de visibilité directe et absolue. Elle rime alors avec système carcéral où la lumière doit permettre l'éclairage permanent, la surveillance totale. C'est ce rapprochement que souligne aussi Georges Steiner, celui de « l'avilissement imposé par la pornographie, et le régime totalitaire dont le camp de concentration est le raccourci logique » (cité par Michela Marzano en clôture du livre). Le pouvoir libératoire de la pornographie serait en fait un miroir aux alouettes. La théorie dite de la catharsis ne serait qu'un argument économiquement utile dont l'intérêt réel n'aurait jamais été de permettre une quelconque distanciation ni un gain d'autonomie mais au contraire de produire une soumission accrue, présentée comme un fatum, et réduisant désir à besoin, justifiant par là même l'irresponsabilité issue d'une conception « nécessitariste » de toute relation à autrui.

Gilles Behnam, professeur de philosophie

 

MARZANO Michela

La Pornographie ou l'épuisement du désir

Buchet-Chastel, 2003.

 

Source : http://www2.cndp.fr/magphilo/philo11/epuisement.htm